Réflexions d’un jeune installé sur la Médecine Générale

Cela fera presque un an que je suis installé. Le décor: une commune semi-rurale de dix milles habitants à vingt minutes d’une ville de soixante milles habitants disposant d’un Centre Hospitalier et de deux cliniques.

Vous remarquerez que je n’ai pas publié de billet cette année ! Le rythme a été soutenu et le challenge était ailleurs.

J’ai remplacé un médecin qui a cessé son activité au sein d’un cabinet de trois médecins.

Je travaille entre 55 et 60 heures par semaines. Je suis très content de ce que je fais: je m’éclate. Mon métier est passionnant… cela est d’ailleurs dit dans tous les blogs de mes confrères… Il n’y a pas de doute à avoir: pour faire ce métier, il faut l’aimer. Et en plus de l’aimer, je l’ai désiré !!!! Car je devrais plutôt dire: “Enfin !! Je m’éclate !”. Après mes études, j’ai fait dix ans de salariat. J’étais médecin militaire !! (Ça y est ! Je viens de faire mon coming-out !) Dans ce “salariat”, durant les sept premières années, je me suis senti bien et j’ai eu la chance de vivre des expériences sympas surtout à l’étranger. Les deux années suivantes ont été un peu longues… et la dernière année a été mon annus horribilis ! Je m’ennuyais avec un fort sentiment d’inutilité sociale… mais cela fera peut être l’objet d’un autre billet…

J’ai donc désiré m’installer. Ce fût un choix mûrement réfléchit. Et, au jour d’aujourd’hui, je ne le regrette pas. Je dirais même plus: si c’était à refaire, je le referais ! Au même endroit, de la même manière.

Cette installation, que j’ai mûrement voulu, en acceptant les conditions actuelles de notre système de santé, me rend d’autant plus libre pour évoquer sans aucun tabou mes réflexions sur la médecine générale d’aujourd’hui et ses perspectives.

Il s’agit de réflexions simples, surement un peu naïves, mais pleines de bon sens (du moins je le pense…).

Voilà que depuis quelques temps déjà, on parle de démographie médicale… Y aurait-il un problème ? C’est le moins que l’on puisse dire ! Nous ne reviendrons pas sur l’état des lieux.
Mais, dans nos médias, nous n’entendons pas beaucoup nos journalistes, notre ordre ou même nos syndicats rappeler avec force et vigueur que cette situation a été voulue par nos pouvoirs publics ! Tous les gouvernements successifs ont participé à cette déconstruction de la médecine générale et cela depuis 1971 lorsque le numerus clausus a été instauré.
Cela fait bien longtemps que nous voyons le mur se rapproché… et aujourd’hui nous y sommes presque, au pied du mur…
Alors, chacun s’étonne !
Comment ?! Il n’y a plus de docteur !
Comment ?! Un rendez-vous d’ophtalmo dans 6 mois !
Et chacun s’offusque !
Et ce serait presque notre faute, à nous, les médecins !
Mais voilà, moins de docteur, moins de prescriptions, moins de dépenses… voilà un raisonnement d’énarques infaillible… sauf qu’il aurait peut être fallu redresser la barre un peu plus tôt, non ?

Il est vrai qu’une augmentation de l’offre peut créer de la demande… et nous le savons tous, nous, médecins. Mais la justesse se trouve dans l’équilibre.

Et, en arriver à un tel stade, cela s’appelle de l’incompétence, messieurs les énarques. Car oui, la politique de santé en France, c’est vous qui la faites… pas les politiques… Vous avez cru que la situation en France était celle qui était sous vos yeux à Paris… Erreur tragique !

Et maintenant, on nous parle de déserts médicaux.

Et ce serait presque de notre faute, à nous, médecins ! Vilains que nous sommes ! Mais si nous étions plus nombreux, nous serions bien obligé d’aller gagner notre vie dans les zones rurales !

Alors, on fait comment maintenant pour remonter la pente ?

Je travaille entre 55 et 60 heures par semaine, j’estime gagner ma vie très correctement et ne me plains pas de mon niveau de rémunération. Que cela soit dit !

Impôt sur le revenu compris, j’ai plus de 7000 euros de charges par mois. Ce niveau élevé des charges s’explique par le fait que nous avons deux secrétaires avec un petit peu plus d’un équivalent temps plein, et que j’ai une bonne assurance (que chacun est libre de ne pas prendre mais sachant que notre temps de carence en cas de maladie est de 90 jours, vous comprendrez que c’est plus raisonnable lorsqu’on est chargé de famille…).

Je commence donc à gagner ma vie lorsque mon chiffre d’affaire dépasse cette somme. Et comme je travaille beaucoup, je gagne bien ma vie.

Pour qu’il y ait plus de médecins qui s’installent, il faut:
1- Attirer les médecins salariés hommes et femmes vers le secteur libéral.
2- Attirer les femmes médecins vers le secteur libéral.

Or, si nous, qui sommes déjà installés, nous aimons travailler beaucoup (mais comme expliqué plus haut nous le faisons aussi par obligations financières, et aussi morale “docteur, s’il vous plait mon fils a de la fièvre…”), il faut constater, sans aucun jugement de valeur, qu’il n’en est pas de même de nos collègues salariés. J’ai bien dit: sans aucun jugement de valeur et sans aucun reproche à leur encontre. Ils préfèrent le cadre plus protecteur et très bien rémunéré du salariat.

Est ce qu’une femme médecin de 35 ou 40 ans, avec 2 ou 3 enfants, va vouloir travailler plus de 50 heures dans la semaine ? Oui, il y en a ! Mais pas beaucoup ! Et comme les femmes médecins ont tendance à pratiquer l’endogamie (entendez: épouser un homme médecin), certes pas toujours, mais souvent… forcément elles vont préférer moins travailler (car monsieur gagne déjà bien sa vie) sauf à aimer beaucoup beaucoup l’argent… Ces femmes médecins représentent largement plus de 50% de chaque promotion…

Qu’on ait le courage de voire les choses en face, et qu’on ne me parle pas de “vieux clichés” !

Pour inverser la vapeur, favoriser les installations, et faire préférer le libéral au salariat, il n’y a pas quarante solutions (je parle ici de solution, pas de mesurette qui ne servent à rien ou presque…).

Il faut augmenter la valeur du C !

J’ai dit augmenter, pas revaloriser ! En dessous de 30 euros pour une consultation de médecine générale, rien ne changera.

Diminuer l’écart entre le taux horaire d’un médecin salarié et d’un médecin libéral est le seul moyen d’attirer des confrères vers ce fabuleux métier. On peut aussi améliorer la protection sociale des médecins libéraux, mais ce n’est pas le principal point de levier. Et surtout qu’on arrête d’entretenir de fausses pistes: un médecin salarié d’une mutuelle ou d’une municipalité ne fera jamais autant d’actes qu’un médecin libéral… mais cela fera l’objet d’un futur billet…

PS: Le C à 30 euros, ça ne risque pas d’arriver… donc, rien ne changera !

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8 thoughts on “Réflexions d’un jeune installé sur la Médecine Générale

  1. Il y a des points sur lesquels nous sommes d’accord. Rendre les médecins seuls reponsables du peu d’installations et du problème de démographie est un raccourci bien facile. Les salariés ne voient pas autant de malades, c’est bien ce qu’ils recherchent en étant salariés. Et 30 euros c’est bien, mais ce ne sera pas encore assez. Il faudrait passer à 50 et dérembourser les motifs inutiles pour faire s’envoler la menace de banqueroute de la sécu, redonner des motifs de consultations utiles, et majorer l’intérêt des nouveaux.

    Et d’autres moins :
    – Non tu ne peux pas inclure tes impôts dans tes charges…. Tes impôts dépendront de ce que tu gagnes. Alors les secrétaires bien sur, les assurances, l’urssaf ok, mais les impôts c’est donner le baton pour se faire battre. De plus, est-ce que tu paies seulement un loyer ou est-ce que dans tes charges, tu comptes un prêt qui te rendra un jour proprio des murs, parce que ce sont deux cas très différents.
    – Oui, le fait que beaucoup de nanas soient médecins change la donne et n’a pas été pris en compte dans les calculs de numerus clausus. Parce qu’en effet, certaines aiment voir leurs enfants grandir. Perso je fais 50h par semaine, et je n’ai pas d’enfant. Les choses changeront-elles quand ce sera le cas? Je ne sais pas. Mais je côtoie d’autres femmes médecins qui ont des mômes et qui bossent autant que moi. Et dans toutes celle que je connais, aucune n’a épousé un médecin… Alors l’endogamie, j’aimerais voir des chiffres. Mon mari ne rêve que d’une chose : de prendre un temps partiel pour s’occuper d’un bébé. Moi je ne me vois pas ralentir.
    Mais surtout ce qui n’a pas été anticipé, c’est que nous tous, hommes comme femmes, avons évolué avec la société. Nous ne sommes plus les médecins d’antan. Nous avons grandi dans la génération 35h et ça n’a rien à voir avec notre sexe.

    Contente de voir que certains sont contents de leur installation.

    • Bonjour Fluorette,
      merci pour ton commentaire.
      Oh déjà que le C à 30 euros c’est pas pour demain, alors 50…
      Concernant les vraies “charges” effectivement tu as raison, mais le fond de mon sujet était d’expliquer que ces charges étaient importantes et que de fait elles participaient à la limitation des installations des médecins qui ne souhaitaient pas travailler plus de 50h par semaine…
      Lorsque tu dis “Mais je côtoie d’autres femmes médecins qui ont des mômes et qui bossent autant que moi. Et dans toutes celle que je connais, aucune n’a épousé un médecin…”, tu as raison. Mais nous, qui sommes installés, nous ne sommes pas représentatifs des médecins salariés et de leur façon de penser leur vie professionnelle… sinon nous ne serions pas installés…
      Et tu as encore raison, lorsque tu dis qu’il serait bien d’avoir des statistiques sur les couples de médecins… mais où les trouver ?
      Bonne journée à toi.

      • Merci pour tes réflexions 🙂
        Disons que si on vise 30 euros, on aura 25 au mieux, dans 5 ans…
        Le problème essentiel est que la société a changé, les exigences des gens aussi, tout comme les médecins. Mais que rien de tout ça n’a été anticipé.
        Et maintenant on met des rustines en demandant aux jeunes de s’installer dans des conditions qui ne sont clairement pas viables…
        Que faire?

      • Bonjour à vous, (et bonsoir à M.Calafiore le Lillois…)
        J’apporte une réponse statistique: dans ma thèse, nous avons en partie étudié la population de MG du Nord-Pas-de-Calais: 9% célibataires, 32.5% en couple avec un professionnel de santé, 29% avec un conjoint sans activité, et 29.5% avec un conjoint dont l’activité professionnelle est différente.
        Pour ma part, je suis installé depuis moins d’un an, et je trouve aussi que ce sont les charges qui plombent le moral et qui obligent à travailler plus, deux raisons pour avoir peur de faire du libéral. J’aime ce que je fais, mais je ne sais pas si je le ferai jusqu’à 70 ans (si retraite il y a…)!

  2. Bon, personnellement, j’aurais juste écrit CS au lieu de C, mais sinon je partage les constats.
    On fait semblant de s’étonner que la situation est devenue celle que nous connaissons tout en essayant de nous faire culpabiliser.
    Je garde espoir que cela change… Restons optimistes…

  3. Je suis content de te lire et de voir que tu vis bien ton installation. C’est très plaisant de voir que ça existe encore (bon je le savais hein parce que concerné au premier chef mais c’est bien de le dire).
    Je partage bon nombre de tes constats sur l’état de la profession mais je ne pense pas que la seule re-définition du C sera la clé des problèmes.
    A mon avis, il faut en priorité travailler sur le statut du MG de ville, ne pas faire en sorte que le seul statut qui vaille soit celui du libéral, ne pas faire en sorte que l’immense avantage qu’on retire du fait de ne pas avoir d’autre patron que nous même soit gommé par les contraintes et notamment celle de l’absence de protection sociale. Je pense que, fondamentalement, les gens préfèreront un C au niveau actuel avec plus de protection qu’un C 3 fois mieux valorisé mais avec lequel il faut tout s’acheter. Si je pense ça c’est que je pense que l’esprit des généralistes arrivant sur le marché, ou directement comme moi ou en ayant fait autre chose comme toi, n’est pas à l’esprit d’entreprise, fondamentalement nos troupes ne sont pas constituées d’entrepreneurs. Je ne pense pas, par ailleurs, que ça change beaucoup dans les années à venir vu ce que je vois des politiques publiques menées et notamment socio-économiques qui diabolisent et en grande partie plombe l’esprit d’entreprise au profits du modèle salarié.
    A mon avis, vois tu, la revalorisation du C ne parle vraiment qu’à ceux qui sont déjà en place et qui font face à ces charges, à ces contraintes, de patron qui doit faire tourner la boutique.
    Par contre, si tu commences à parler de charge de travail (tant en temps qu’en densité), que tu rajoutes les contraintes d’une PDS qui peut du jour au lendemain t’être imposée tous les jours sans que tu puisses te débattre ou te reposer, si tu causes maladie, maternité et autres protections qui ne te sont pas acquises (ou si peu), si tu évoques le devoir de gérer ton entreprise (allant du recrutement des secrétaires, à la gestion RH de tout le monde y compris toi en passant par l’interaction avec les nombreux organismes et administrations), alors là oui tu parles à ceux qui réfléchissent, et encore je ne te parle pas des problèmes d’insécurité qui se font de plus en plus prégnants ces derniers temps et qui peuvent en effrayer plus d’un.
    Bien sûr, me diras tu, tout cela est plus facile à gérer avec un CA de 20000€par mois qu’avec un CA 4 fois moindre mais je ne suis pas certain que beaucoup vont aller jusqu’à ce point de la réflexion et se sentiront prêts à assumer ces niveaux d’investissement. C’est là, à mon sens, que réside le point clé qui freinera toutes mesures incitatives : on ne saura jamais acheter assez cher la dévotion du plus grand nombre.
    En fait, ce n’est pas une réforme qu’il nous faudrait pour tout changer, c’est une révolution mais encore une fois on ne voit que des adaptations à la marge. Il y aurait tellement de travail à faire.

    Bon courage pour la suite.

  4. Bonjour Sorcier,
    Je rejoins Fluorette. Je ne constate quasi aucun cas d’endogamie médicale dans mon entourage. Les couples qui s’étaient formés quand j’étais étudiant se sont défaits…
    Et en tant que jeune papa et jeune médecin, je t’assure que mon temps-partiel-de-remplaçant (#CesBranleurs, comme chacun sait 😉 ) me convient énormément : même si je rentre tard le soir parfois, je suis avec mon PetitNaugrim deux jours par semaine. C’est bien. Alors, effectivement, je gagne (deux fois) moins que mes potes installés, mais c’est un confort de vie. (Je précise que DameNaugrim a pour l’instant des revenus minimaux.) Si je devais m’installer en libéral ce serait avec du temps libre pour continuer pareil. Et là effectivement, les charges ont un effet plancher qui nous limite.
    En plus, étant allergique à la paperasse et aux complications associées, c’est plutôt ça qui m’emmènera vers le salariat… Et je ne suis pas le seul.

    Quant à la “productivité” (vilain mot) d’un salarié par rapport à un libéral… Augmenter le C c’est du court terme. (En plus vis-à-vis des gens qui ont leur smic qui n’évolue quasi pas, il ne faut pas se leurrer, ça passera TOUJOURS, quels que soient tes arguments, pour un privilège de plus chez des déjà privilégiés.) Oui certains vont en profiter pour voir moins de gens plus longtemps. Mais ça n’empêche pas le côté inflationniste induit par le paiement à l’acte. Commençons seulement par lutter contre “un symptôme = une consulte” et les rhumes de la veille…
    Il y a moyen de faire de la médecine lentement et autrement.

  5. Entièrement d’accord avec Fluorette, sur le changement global de mentalité de la sociéte, avec les 35h. Moi je suis femme, médecin et salariée et je passe 50 à 75h par semaine à l’hôpital. Et mes collègues avec 2 ou 3 enfant, idem. Par contre, les horaires des médecins femmes installées dans ma rue sont clairement à moins de 35h par semaine (et elles ont bien raison si cela leur permet d’être épanouies dans leur vie familaile et profesionnelle en même temps!)
    Je ne pense pas que les femmes médecins salariées bossent plus ou moins que celles installées en libéral, je pense que cela dépend de chacune, mais qu’avec l’évolution de la société beaucoup plus de femmes (et d’hommes!) médecins aiment leur métier mais ne veulent pas travailler 70h par semaine quand partout on parle des 35h!
    Et j’ai fait un peu de libéral, mais clairement une meilleure protection sociale, et moins de tracasseries administratives et notamment URSSAFiennes m’auraient donné plus envie de continuer.
    Quand à Fluorette qui dit que “Les salariés ne voient pas autant de malades, c’est bien ce qu’ils recherchent en étant salariés”, cela est peut-être vrai pour les médecins salariés des maisons de santé, des mutuelles, je ne connais pas du tout ces structures et ces façons de travailler. Mais salariée à l’hôpital public et faisant des gardes aux urgences, ça me fait un peu bizarre de lire ça: on soigne qui est là et on ne choisit pas! Quand sur une garde d’hiver, je vois 40 à 50 enfants, vu ce qu’on est payé pour une garde, ça ne fait clairement pas des consultations à 23€……..

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