Jouissance et désespérance…

La médecine, c’est parfois un peu comme une enquête policière. Parfois, mais pas toujours. Évidemment, certaines fois, les patients arrivent en sachant déjà ce qu’ils ont. Et là, on ne sert qu’à leur fournir un avis éclairé (!!!) sur la meilleure des thérapeutiques, c’est-à-dire la thérapeutique qui leur conviendra le mieux à eux (mais pas forcément à leur voisine)… Parfois encore, ils s’en foutent, et veulent le médicament de la voisine qui avait de toute façon la “même chose” qu’eux !! Et lorsqu’ils ne savent pas et qu’ils sont malades, ils veulent que nous trouvions ce qu’ils ont !! Si, si !! Et là, parfois encore, ça peut être compliqué de trouver ce qu’ils ont !!! Il faut mener l’enquête…

Dès la salle d’attente, nous pouvons faire attention à l’apparence du patient. Le bipolaire en phase maniaque sera plutôt habillé de manière excentrique, avec des couleurs vives, tel un clown, ou bien serons nous attiré par ce rouge à lèvre tellement trop rouge et débordant amplement de la courbure naturelle des lèvres. L’obsessionnel sera toujours tiré à quatre épingles et arrivera toujours en avance. Le compulsif décompensé sur le mode de l’hygiène tiendra une lingette dans ses mains et sera plutôt mal à l’aise sur cette chaise souillée par des centaines de patients, forcément malades, et assis là avant lui. Enfin et sans être exhaustif, le patient douloureux aura la grimace facile, surtout au moment de se lever…

Les quelques pas qui séparent la salle d’attente du bureau peuvent aussi être riches d’enseignements. Le parkinsonien marchera à petits pas. Le sciatalgique qui a trop tardé aura un steppage (dommage…), et l’enfant fébrile sera porté par sa mère…

Et puis, vient le moment de l’interrogatoire… Alors non ! pas à la mode policière des mauvais feuilleton de série B avec la lumière de la lampe de bureau dans les yeux !! Quoi que ! Certains secrets qui nous “éclaireraient” beaucoup seraient peut être plus vite partagés…? Non, l’interrogatoire doit se faire en confiance. Mais notez que le terme même d’interrogatoire nous rapproche de l’enquête policière… la discussion s’installe, la parole se libère… les patients peuvent être logorrhéique, les mots peuvent jouer à saute moutons et partir dans tous les sens; ou bien le patient peut être très réservé ne sachant pas comment dire les choses ou amener la parole sur le véritable sujet de sa visite… Ça se remarque vite et nous pouvons alors nous attendre à perdre de précieuses minutes ou même examiner et traiter un mal de gorge qui n’existe pas… avant de s’entendre dire sur le seuil de la porte “Ah ! Et puis docteur j’ai aussi… bobo au kiki !!”… Et si nous avions commencé par là, non !!… Donc, l’interrogatoire, c’est pas avec la lumière dans les yeux… ! Et puis, c’est grâce à ce moment privilégié que nous allons pouvoir estimer jusqu’où notre explication sur la maladie et le traitement peut aller…

Ensuite, vient le temps de l’examen… et même s’il n’est pas gynécologique, à partir du moment où nous touchons au corps, il devient intime… Là, nous scrutons tout, à la recherche d’indices physiques… tel Sherlock Holmes avec sa loupe. D’ailleurs, il peut aussi nous arriver de saisir notre loupe appelée otoscope, laryngoscope* (oups ! il va mourir) ou dermatoscope…

Dans notre cerveau les connexions s’établissent très vite (ou du moins, on se plaît à y croire !). Souvent avec l’expérience des petits tracas, le coupable nous saute aux yeux, et la conduite à tenir a été si souvent mise en œuvre que rien ne peut l’entraver… Mais parfois, la situation est plus subtile… l’analyse se doit d’être logique et les arbres décisionnels maîtrisés…

C’est dans ces cas difficiles, lorsque nous arrivons au terme de notre enquête et que nous avons dénicher après tant d’efforts le coupable… que nous pouvons être fier de nous. Nous pouvons ressentir ce sentiment de travail bien fait, de victoire… un petit sentiment de vainqueur… une petite jouissance…

Aussi, je me souviens avoir ressenti cela à quelques reprises. Parfois, cela a été très bref, et le rappel à l’ordre a été sévère… Elle avait 16 ans, c’était en brousse à quatre-vingts kilomètres du Mali. Il est 23h, lorsqu’une famille entière m’apporte cette jeune fille inconsciente depuis près d’une heure. L’équipe médicale se met en action. Le bilan est rapidement fait. Il n’y a pas de notion de traumatisme. Elle est apyrétique (la recherche de paludisme par chromatographie sur carte est tout de même réalisée et négatif) . Il n’y a pas eu de mouvements anormaux. Pas de perte d’urine. Pas de morsure de langue. L’ECG est normal. Le ventre est souple. L’auscultation cardio-pulmonaire sans particularité. Je me souviens avoir tordu son mamelon de toute mes forces (aïe !!!!), elle n’a pas bronché, pas un seul battement de cils… doutes, incertitudes, mais qu’est-ce qu’elle a … ? L’équipe me regarde, ils comptent sur moi, que sur moi ! Je prends son bras, je le mets au-dessus de sa tête, je lâche… la manœuvre d’évitement est grossière… je soupire, je suis content de moi, fier, ce petit sentiment de vainqueur… on débranche les appareils. On enlève la perf…
Je sors dire un mot à la famille: ne vous inquiétez pas, tout va bien, ils soufflent… Et là j’apprends que ce n’est pas la première fois. Elle fait ça si souvent. “Mais qu’est-ce que c’est docteur… Nous, on ne vit plus, à chaque fois on tremble, on a peur”… Que répondre ? Que dire ? Que proposer à cette jeune fille ? Non, vraiment, ce petit sentiment de victoire s’est vite volatilisé devant mon impuissance…

Changement de décors, nous sommes en France, je suis seul en face de cette patiente qui fait vivre à son entourage un véritable calvaire; sûrement d’ailleurs en réponse à un conflit latent dans son couple mais aussi et surtout du fait de sa personnalité… sa mère était pareille, avec les mêmes symptômes: malaises à répétition, n’importe quand, n’importe où, pompiers, urgences, multiples hospitalisations… mais aussi extinctions de voix qui vont et viennent (!) jusqu’à plusieurs épisodes par heures… Et “ça” bouffe toute sa vie, “ça” bouffe la vie de son conjoint… Si le bénéfice secondaire est d’obtenir une plus grande attention, faut-il que cela occulte tout le reste… ? Avec cette patiente aussi, je n’ai pas gagné.

Comment parler de la conversion hystérique au patient ou à l’entourage ? Comment faire entendre qu’une psychothérapie est nécessaire ? Si avec le temps, j’ai quelques fois réussi à vaincre le déni de l’alcoolique; avec l’hystérique, je n’ai jamais réussi… c’est pour moi impossible… et c’est peut être aussi inaudible pour eux. C’est au moment où je fais le diagnostic que cette désespérance me tombe dessus !!!

* oui, vous avez raison, il n’y a pas de loupe dans un laryngoscope !!!

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